Le patron du groupe de presse News Corp vient de déclarer que son cœur de métier était désormais de fournir de « l'input » aux géants de l'IA. Un modèle B2B aux antipodes du business d’abonnement que développe la majorité de la presse.
Robert Thomson, le patron du groupe de presse anglophone News Corp, vient de déclarer que le cœur de métier de ses médias (Wall Street Journal, The Times, The Sun, New York Post…) était désormais de fournir de « l'input » aux géants de l'IA.
Le groupe, propriété du magnat conservateur Rupert Murdoch, annonçait dans la foulée un accord de licence IA pluri-annuel avec Meta, qui devrait lui rapporter 50 millions de dollars par an.
« Input » : ce mot m'a frappé. Dans cette vision, le journalisme devient un flux, une matière première comme une autre, digérée et remodelée à l'infini par la tuyauterie opaque des Big Tech. Thomson va jusqu'à se comparer aux fournisseurs d'énergie ou de composants technologiques : « We're an input in the way that semiconductors are an input, in the way that datacentres are an input, in the way that energy is an input. »
Il oppose ce nouveau modèle de « l’input » au modèle actuel des médias, qui serait plutôt fondé sur « l'output » — le média maîtrise le produit final et y consacre d'ailleurs beaucoup de moyens —, qu'il juge particulièrement vulnérable à l'heure de l'IA.
Un diagnostic lucide et pragmatique ?
Peut-être. Ce n’est d’ailleurs pas le premier à utiliser ces termes. Mais quelque chose me gêne dans ce discours venant d’un groupe de presse majeur.
D'abord, déléguer tout un pan de la chaîne de valeur à des géants technologiques, sans responsabilité et sans garantie réelle de financement à long terme, soulève beaucoup de questions.
Mais surtout, cet horizon me semble au fond assez schizophrène avec la stratégie actuelle de la majorité de la presse, qui s'échine à convaincre les gens de payer pour l'info.
Si l'avenir des médias est l'intermédiation par les agents IA, à quoi bon investir davantage dans leurs propres produits numériques ? Au moment même où il faudrait réinventer en profondeur les produits et pratiques journalistiques pour gagner la bataille de la confiance et des usages, cette petite musique défaitiste m'inquiète un peu.
À long terme, pourra-t-on vraiment concilier la vision fondamentalement B2B de Robert Thomson — le média fournit un service aux Big Tech mais n'est plus en contact direct avec le consommateur final — avec une vision B2C, centrée utilisateur, indispensable dans un modèle d'engagement et d'abonnement ?
Je vois là deux visions diamétralement opposées du cœur de métier, qui risquent bien de devenir franchement contradictoires.
La presse a déjà un gros retard à l’allumage en matière d’expérience utilisateur et de relation client, on risque de se réveiller avec la gueule de bois si on s’arrête maintenant…