Le grand quotidien local américain The Salt Lake Tribune va supprimer entièrement son paywall à partir de mai. Un pari intéressant mais difficilement répliquable en France.
Le grand quotidien local américain The Salt Lake Tribune, basé dans l’Utah, s’apprête à faire un pari radical : supprimer entièrement son paywall à partir de mai, comme le rapporte le Nieman Lab.
Toutes les nouveaux contenus seront accessibles gratuitement, sans abonnement, sur son site web et son application mobile.
Un virage contre-intuitif mais cohérent avec son statut : le Tribune est devenu une organisation à but non lucratif en 2019. La question de l’accessibilité des contenus s’est vite imposée auprès des équipes, dans un climat de polarisation extrême aux Etats-Unis.
Le choix rappelle plus généralement le modèle adopté par The Guardian ou par de plus petits médias comme Reporterre, Streetpress ou Vert en France.
La logique : passer de l'abonnement au don récurrent
Concrètement, les abonnés actuels seront automatiquement convertis en donateurs mensuels, au même niveau de contribution.
Le Salt Lake Tribune a pris plusieurs précautions notables avant de sauter dans le vide :
- Deux ans de préparation : pour tester, expliquer, embarquer les audiences
- Un test grandeur nature : 87 % des abonnés exposés à l’idée ont accepté de continuer à payer malgré la gratuité des contenus
- Un filet de sécurité philanthropique : un don d’1 million de dollars a été abondé par un couple de mécènes local pour sécuriser cette phase de transition
- Des avantages exclusifs malgré tout : les donateurs payants réguliers conserveront l’usage exclusif des commentaires, de la liseuse PDF, et l’accès aux articles plus anciens
- Un opt-out simple : pas de conversion “forcée”, donc moins de risque réputationnel
Le journal semble aussi avoir considéré qu’une partie significative des abonnés existants payait déjà pour soutenir une mission civique, et pas seulement pour accéder à du contenu.
Une leçon plus large pour les médias ?
On pourrait être tenté d’y voir une initiative prometteuse pour les grands acteurs de la presse, notamment locale :
👉 Le modèle de l’abonnement classique semble connaître un plafond de verre et limite mécaniquement le « reach » des contenus. Ce qui peut poser question d’un point de vue économique (moins de gens sont exposés au journalisme et sont susceptibles de payer à long terme) et démocratique (le journalisme devient un produit de riches, pour caricaturer).
👉 La logique du civisme et de la communauté serait finalement plus porteuse qu’une logique transactionnelle classique pour financer la presse.
Mais pour autant, la transposition d’un tel modèle en France me semble loin d’être évidente, pour plein de raisons :
- Un cadre fiscal plus contraint : en France, les dons défiscalisés pour la presse doivent obligatoirement passer par un organisme agréé comme « J’aime l’info », ce qui rendrait sans doute impossible une conversion fluide et automatisée des abonnés existants
- Un récit civique moins fédérateur : aux États-Unis, le discours sur les “news deserts” et la disparition de la presse locale est très mobilisateur. En France, il reste pour le moment plus diffus
- Un écosystème déjà soutenu : aides publiques, TVA réduite… qui pourrait brouiller la lisibilité d’un appel direct aux dons
- Une exigence éditoriale élevée : revendiquer un financement par le don suppose d’incarner clairement une mission d’intérêt public… et donc un haut niveau de qualité, d’utilité et de différenciation perçu comme tel
Je ne crois donc pas vraiment en une telle bascule — beaucoup trop risquée — pour des grands acteurs de la presse française.
Une telle réflexion serait néanmoins salutaire pour beaucoup de médias, à l’heure où leur mission est diluée et concurrencée de toutes parts. Peut-on se présenter comme des institutions à soutenir ? Sommes-nous capables de tenir la promesse ?
Car on pourrait peut-être imaginer, à terme, des modèle économiques où s’imbriqueraient des logiques d’abonnement et des logiques de dons plus ciblées, par exemple pour financer un poste de journaliste dans sa commune ?
Comme d'habitude, je serais curieux d’avoir vos avis sur la question !