Le journalisme a-t-il besoin des créateurs de contenus ? C’est la question que beaucoup de médias semblent se poser en ce moment, avec l’essor des « news creators » sur les réseaux sociaux (un phénomène qui n’est plus si nouveau).
Selon une étude, 76% des éditeurs de presse interrogés veulent s’en inspirer davantage cette année, tandis que 50% projettent des nouveaux partenariats. On peut ainsi penser à Gaspard G qui co-produit des vidéos avec TF1, ou bien à la vidéaste Climarx qui collabore avec L’Humanité. Dans la presse, cela semble aussi impliquer de faire passer de plus en plus de journalistes « maison » devant le caméra.
Mais ces efforts ne sont-ils pas une rustine face aux mutations en cours ? C’est la crainte qu’exprime Martin Schori du journal suédois Aftonbladet, dans un très bon article sur le site de l’INMA. Selon lui, les nouvelles attentes du public ne requièrent « pas juste des nouveaux formats » mais « un changement fondamental dans la façon dont les médias perçoivent leur identité et leur audience ».
Autrement dit : le sujet est culturel et organisationnel, alors que la plupart du journalisme traditionnel s’est construit sur la distance, la neutralité et l’effacement derrière une marque.
Dans ce contexte, vouloir “imiter” les créateurs de façon superficielle ou en recruter quelques-uns ne suffira pas. Le vrai enjeu pour les entreprises de presse serait plutôt de repenser en profondeur le rôle des journalistes, de leur donner probablement plus d’autonomie, d’accepter l’expérimentation et une forme de subjectivité maîtrisée.
Certains commencent déjà à le faire. Je pense notamment au travail du journaliste Nabil Wakim chez Le Monde, avec son podcast « Chaleur humaine » où il interroge des chercheurs sur les questions écologiques.
Au-delà du fond, le podcast de Nabil coche beaucoup de cases :
- un ton personnel et informel : il raconte des anecdotes sur sa propre vie familiale, fait des blagues et partage des recettes de cuisine en conclusion
- une dose d’humilité : il confie ses doutes et admet quand il ne comprend pas quelque chose
- une relation directe : il invite à lui envoyer des mails, auquel il répond vraiment, et propose une newsletter pour prolonger le podcast
- ...et tout ça sans se vautrer dans le journalisme d’opinion ou le café du commerce
Bref, on est loin d’une simple incarnation superficielle. Et encore plus loin de la narration désincarnée et légèrement austère qui a pu être associée historiquement au journal Le Monde. Pour autant, on retrouve la rigueur et l’exigence journalistique qu’on peut attendre de ce journal.
Je pense que l’avenir du journalisme est probablement là, dans une réinvention subtile des codes et des organisations. Cela pose évidemment plein de questions complexes pour les entreprises de presse : éditoriales, déontologiques, mais aussi RH ! Et vu l’ampleur de la tâche, il me semble assez urgent de s’y mettre.
Comme d'habitude, je serais curieux d’avoir vos avis sur la question !
Pour aller plus loin : écoutez l’interview de Nabil dans le podcast « Les médias se mettent au vert » (ça date déjà en 2022 !)